Compositeurs en lumière
Franz Schubert et le Roi des Aulnes
Au programme du mois de juillet, le Chœur Symphonique Robert Grimaud interprétera une œuvre de Franz Schubert :
la Messe en la bémol majeur, D 678.
Schubert a composé pas moins de 1 000 œuvres – un chiffre
impressionnant lorsqu’on sait qu’il est mort à seulement 31 ans – dont environ 600 Lieder.
Vous connaissez peut-être le Lied « Le Roi des Aulnes » (Der Erlkönig), composé
sur un poème de Johann Wolfgang von Goethe :
Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C'est le père avec son enfant.
Il porte l'enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.
« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
— Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes,
Le Roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
— Mon fils, ce n’est qu’un brouillard qui traîne.
— Viens, cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive ;
Ma mère a maintes robes d’or…
Voici une interprétation particulièrement dramatique de ce Lied par Matthias Goerne :
Schubert n’avait que 18 ans lorsqu’il composa cette œuvre. Peut-on imaginer un jeune homme d’un âge si tendre, qui avait déjà commencé à écrire ses premiers Lieder dès 14 ans ?
Un talent précoce, d’une maturité musicale saisissante.
Ce qui est nouveau à son époque, c’est qu’il ne s’agit plus simplement de mots mis en musique, mais bien d’émotions traduites en musique. Schubert démontre sa capacité à s’approprier un texte de telle manière que non seulement la musique épouse le mot, mais que le mot semble naître de la musique elle-même.
Écoutez ce Lied dans un arrangement pour orchestre à cordes :
Enfin, Franz Liszt l’a arrangé pour piano, avec la virtuosité qui lui est propre :
Ainsi, chez Schubert, la musique ne raconte pas seulement une histoire : elle la fait vivre, frémir et résonner longtemps après la dernière note.


Franz Schubert et Stanley Kubrick
Les cinéphiles doivent reconnaître cette musique, Stanley Kubrick l’a utilisé pour son film culte «Barry Lyndon »:
C’est un extrait du deuxième mouvement du trio pour piano, violon et violoncelle en mi bémol majeur, opus 100 (D 929) écrit par Schubert en novembre 1827.
- Il a également été utilisé dans toute une série d’autres films: The Hunger, Crimson Tide, La pianiste, et d’autres encore.
- La marque de parfum »Diesel» s’en est également servi pour une publicité.
Après le dernier trio avec piano de Beethoven («l’Archiduc»), ce genre sombra dans une léthargie pendant une décennie — jusqu’à ce que Franz Schubert, l’année même de sa mort en 1828, publie son Trio en mi bémol majeur. « Comme une apparition céleste courroucée », aurait-il traversé l’« activité musicale » de l’époque, se souvenait encore Robert Schumann dix ans plus tard. Pour lui, il demeura toute sa vie un non plus ultra de la musique de chambre romantique.
Si vous avez envie de l’écouter dans son intégralité (cela vaut absolument la peine !), je propose cette interprétation avec le »Trio Wanderer»:

La Truite
Et reconnaissez-vous cette mélodie ?!
Oui, c’est «LA TRUITE» (D 550) !!!
Deux années plus tard, Schubert composa son célèbre quintette avec piano La Truite (D. 667), dans lequel la charmante mélodie est déclinée sous toutes ses formes au quatrième mouvement.
Bon,1000 compositions, donc il y a de quoi découvrir............comme par exemple la messe en la bémol majeur (D 678) !!!
In einem Bächlein helle,
Da schoß in froher Eil
Die launische Forelle
Vorüber, wie ein Pfeil:
Ich stand an dem Gestade,
Und sah' in süsser Ruh
Des muntern [Fisches]1 Bade
Im klaren Bächlein zu........
Dans un petit ruisseau clair,
Et dans un élan de joie
La truite capricieuse
Est passée comme une flèche.
Je me tenais sur le rivage
Et j'ai vu dans un doux repos que
Le joyeux petit poisson se baignait
Dans le ruisseau ......



Franz Schubert et Felix Mendelssohn : deux génies précoces, deux destins
Il n’y a rien de plus surprenant pour des lycéens que de découvrir, après avoir écouté L’Ouverture du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, que cette œuvre a été composée par un adolescent de quinze ans. Leur étonnement est tout aussi grand lorsqu’on leur révèle que Schubert, l’auteur du lied Erlkönig, n’avait que dix-sept ans lors de sa création — sans compter les centaines d’autres lieder, quatuors et symphonies qu’il avait déjà écrits à cet âge.Ces deux compositeurs, mis à l’honneur dans notre programme « Concerts Anniversaire », ont été salués très jeunes pour leur génie musical. Pourtant, leurs origines sociales et économiques opposées ont tracé des chemins très différents : l’un vers une renommée mondiale, l’autre vers une reconnaissance tardive et limitée.
Schubert (1797-1828), aîné de douze ans de Mendelssohn, était le douzième enfant d’une famille de quinze, dont neuf moururent en bas âge. Fils d’un instituteur de banlieue viennoise et d’une ancienne domestique, il apprit le violon avec son père dès huit ans, puis le piano avec son frère aîné, avant d’être pris en charge par l’organiste local. Son talent dépassait déjà celui de ses mentors. Au sein du quatuor familial, il jouait de l’alto, entouré de ses frères Ferdinand et Ignaz aux violons, et de son père au violoncelle. À onze ans, il intégra le Séminaire impérial de Vienne comme choriste, une place fragile en raison de sa voix en mutation. Là, il eut la chance d’attirer l’attention d’Antonio Salieri, qui lui enseigna la théorie et la composition jusqu’en 1817.

Schubert, lui, vécut dans une quasi-obscurité, ses œuvres n’étant jouées que lors de réunions privées, les Schubertiades. En 1818, Vienne découvrit enfin une de ses œuvres profanes, L’Ouverture italienne. Il ne quitta presque jamais Vienne, excepté pour un séjour en Haute-Autriche. Onze ans après sa mort, en 1839, sa Grande Symphonie en ut majeur fut interprétée pour la première fois à Leipzig… sous la direction de Mendelssohn, devenu entre-temps une figure internationale de la musique.
Mendelssohn (1809 -1847), en revanche, grandit dans un milieu privilégié. Deuxième enfant d’un banquier juif influent — descendant du philosophe Moses Mendelssohn — et d’une mère issue d’une famille convertie au christianisme, il baignait dans un environnement intellectuel et cosmopolite. Sa sœur Fanny était déjà une pianiste et compositrice accomplie. Après des premières leçons de piano avec sa mère, il étudia à Paris, puis suivit des cours de composition avec Carl Friedrich Zelter dès l’âge de dix ans.
La précarité de Schubert l’empêcha d’accéder pleinement à la vie culturelle viennoise. Cependant, en jouant et en dirigeant l’orchestre du séminaire, il découvrit les œuvres de Mozart, Haydn, Beethoven, ainsi que les lieder de Zumsteeg et la musique sacrée. Après la mort de sa mère en 1812, il revint vivre chez son père, devint instituteur, et composa en marge de son travail.
À dix-sept ans, Mendelssohn, lui, avait déjà huit ans de concerts publics derrière lui, dirigeait des orchestres chez lui, et avait composé son célèbre Octuor à cordes. Il avait rencontré Goethe, étudié avec Ignaz Moscheles, et entamé des études universitaires à Berlin. À vingt ans, il voyageait en Europe et, en 1829, il redonna vie à la Passion selon saint Matthieu de Bach, marquant le début de la « renaissance bachienne ».

Schubert et l’ombre de Metternich : l’art comme refuge sous l’oppression
Sous l’autorité du chancelier Metternich, dont la position de pouvoir reposait sur un système habilement élaboré et omniprésent de police secrète, d’espionnage et de censure, l’atmosphère à Vienne était profondément oppressante.
Alors que les idéaux des Lumières - démocratie, progrès social, émancipation de l’individu - avaient déjà pris une ampleur considérable dans les pays d’Europe occidentale, Metternich gouvernait encore comme si l’absolutisme demeurait la norme sur le continent.

La résignation et le sentiment de trahison furent profonds. L’apparente « Gemütlichkeit » (bien-être, confort) caractéristique de l’époque Biedermeier masquait en réalité un profond malaise au sein de la société qui se transforma en révolution en 1848 .
Schubert, esprit libre sans pour autant être engagé politiquement, en souffrait intensément. Avec le poème « Klage an das Volk » (septembre 1824), qu’il adresse à son ami Franz von Schober, Franz Schubert dresse un tableau sombre de la réalité de la vie sous le « système Metternich ».

Ô jeunesse de notre temps - déjà disparue.
La force d’un peuple immense s’est dissipée,
nul ne s’élève, nul ne résiste,
tous glissent, anonymes, hors du présent.
Une douleur immense me consume,
elle seule me laisse encore un reste de force.
Car cette époque m’use dans l’inaction,
elle interdit à chacun toute grandeur.
Le peuple avance comme un vieillard malade,
il prend ses élans d’autrefois pour des songes,
il se moque, aveugle, des vers dorés du passé
sans plus en entendre la puissance vivante.
Toi seule, ô art sacré, demeures autorisée
à rappeler le temps de la force et de l’action,
à apaiser un instant la blessure profonde
que nul destin ne saura jamais refermer.
L’art devient alors un refuge, une patrie spirituelle.
Le célèbre lied schubertien La Truite, par exemple, n’est qu’en apparence une innocente peinture de la nature ; il véhicule en réalité une pensée dérangeante. Le libéral et patriote Christian Friedrich Daniel Schubart écrit la ballade de la liberté volée du poisson alors qu’il est emprisonné dans la forteresse de Hohenasperg, où il est détenu à des fins disciplinaires.
